Beaucoup de personnes imaginent encore l’inceste comme une situation rare, marginale, qui arrive « ailleurs ». Les données disponibles racontent autre chose : un phénomène massif, dont la plupart des victimes ne parlent jamais — ou parlent trente ans plus tard.
Des chiffres difficiles à regarder
La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) estime qu’environ 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France, et que plusieurs millions d’adultes vivant aujourd’hui dans le pays les ont subies pendant leur enfance. Les enquêtes menées pour l’association Face à l’inceste vont dans le même sens : environ une personne interrogée sur dix déclare avoir été victime d’inceste.
Derrière ces ordres de grandeur, quelques constantes reviennent d’une étude à l’autre. Les faits commencent souvent très tôt, avant l’adolescence. Les filles sont majoritairement concernées, sans que les garçons soient épargnés. Et dans la grande majorité des cas, l’auteur n’est pas un inconnu : c’est un membre de la famille ou de l’entourage très proche.
Ces chiffres sont des estimations, construites à partir de ce que les personnes acceptent de déclarer. La réalité est probablement au-dessus, pas en dessous.
Pourquoi le silence tient aussi bien
La place de la personne qui agresse
Le premier obstacle n’est pas le manque de preuves : c’est la place occupée par l’agresseur. Quand la personne qui abuse est aussi celle qui nourrit, rassure, emmène à l’école ou fait régner la peur dans la maison, l’enfant n’a aucune position de repli. Il ou elle ne peut ni fuir, ni se plaindre à l’extérieur sans risquer de faire exploser le seul monde connu.
Des mécanismes de survie, pas des faiblesses
- La sidération : au moment des faits, l’enfant se fige et ne se défend pas. Ce réflexe neurobiologique lui sera plus tard reproché, ou servira à mettre sa parole en doute.
- L’emprise : le secret est présenté comme un lien d’intimité, un privilège, une dette. La culpabilité est retournée sur la victime, qui finit par se sentir complice.
- L’amnésie traumatique : des années entières peuvent devenir inaccessibles à la mémoire consciente, jusqu’à ce qu’un événement de vie les fasse remonter d’un bloc.
Et ce qui se passe autour
Beaucoup de victimes ont parlé — par allusions, par un dessin, par un symptôme, par une phrase lâchée à moitié pour tester la réaction. Et beaucoup se sont heurtées à un adulte qui a changé de sujet. Un dévoilement raté coûte souvent plus cher que le silence : il apprend à l’enfant que sa parole ne pèse rien.
Ce que le tabou coûte
Les conséquences à long terme sont largement documentées : stress post-traumatique, souvent sous sa forme complexe, dépressions à répétition, troubles anxieux, troubles du sommeil et de l’alimentation, addictions, douleurs chroniques, difficultés relationnelles et sexuelles, risque accru de subir à nouveau des violences à l’âge adulte. Beaucoup de personnes traversent des années de soins pour des symptômes isolés, sans que la question de l’enfance ne soit jamais posée.
S’il y a un facteur qui revient systématiquement dans les travaux sur la résilience, c’est celui-là : avoir été cru·e. Une seule personne qui reçoit le récit sans le discuter change la trajectoire.
Ce qui aide, concrètement
Si un enfant se confie à vous
- Écoutez sans poser de questions orientées : vous n’avez pas à mener l’enquête, ni à être sûr·e.
- Ne promettez pas de garder le secret.
- Notez au plus vite les mots exacts qui ont été employés.
- Dites-lui que vous croyez ce qui vous est raconté, et que ce n’est pas sa faute.
- Appelez le 119, qui existe précisément pour vous aider à décider de la suite.
Si ces lignes vous concernent
On peut commencer un travail sans avoir porté plainte, sans se souvenir de tout, sans être capable de nommer les choses. Il n’est pas nécessaire de raconter la scène pour aller mieux : on travaille d’abord sur ce que cela produit aujourd’hui, dans le corps, dans le sommeil, dans les relations. Le récit vient quand il veut, ou ne vient pas.
Sur le plan juridique, les délais de prescription applicables aux violences sexuelles commises sur des mineur·es ont été considérablement allongés ces dernières années : il est possible de porter plainte très longtemps après les faits. Une association spécialisée ou un·e avocat·e pourra vous dire précisément où vous en êtes.
Numéros utiles
- 119 — Enfance en danger, 24h/24, gratuit et anonyme.
- 3919 — Violences faites aux femmes.
- 3114 — Souffrance psychique et prévention du suicide, 24h/24, gratuit.
- 15 — Urgence vitale.
Cet article a une visée d’information. Il ne remplace pas un accompagnement individuel et ne permet pas d’établir un diagnostic.
Laisser un commentaire