Trauma complexe et TSPT : quelle différence, et pourquoi ça compte encore trente ans après

« C’était il y a trente ans, je ne vois pas pourquoi ça me poserait encore problème. » Cette phrase est presque toujours dite sur un ton d’excuse. Elle repose sur une idée fausse : celle qu’un traumatisme serait un souvenir, et qu’un souvenir devrait s’effacer avec le temps.

Le TSPT : un événement, une empreinte

Le trouble de stress post-traumatique décrit les suites d’une confrontation à la mort, à une menace grave ou à une violence : accident, agression, attentat, catastrophe. On y retrouve quatre grandes familles de symptômes :

  • les reviviscences : images qui s’imposent, cauchemars, impression de revivre la scène ;
  • l’évitement : tout ce qui rappelle l’événement est écarté ;
  • les altérations de la pensée et de l’humeur : culpabilité, honte, perte d’intérêt, vision noire de soi et du monde ;
  • l’hyperactivation : sursauts, hypervigilance, sommeil haché, irritabilité.

Le TSPT se soigne bien, et parfois relativement vite, quand le traumatisme est unique, survenu à l’âge adulte, chez une personne qui disposait par ailleurs d’appuis solides.

Le trauma complexe : pas un événement, un climat

Le trouble de stress post-traumatique complexe, reconnu comme diagnostic distinct dans la onzième version de la Classification internationale des maladies, décrit autre chose : les suites d’une exposition répétée, prolongée, à laquelle il était impossible d’échapper. Violences intrafamiliales, inceste, maltraitance, négligence, harcèlement durable, captivité, exploitation. Souvent tôt dans la vie, souvent du fait d’une personne dont on dépendait.

On y retrouve les symptômes du TSPT, auxquels s’ajoutent trois perturbations dites « de l’organisation de soi » :

  • une dysrégulation émotionnelle : les émotions arrivent trop fort et trop vite, ou au contraire ne se sentent plus du tout ;
  • un concept de soi négatif et durable : non pas « j’ai vécu quelque chose de terrible », mais « je suis quelqu’un de nul, de sale, de trop » ;
  • des difficultés relationnelles : évitement de l’intimité, alternance entre attachement intense et retrait, difficulté à faire confiance — ou, à l’inverse, confiance accordée trop vite.

La différence entre TSPT et trauma complexe n’est pas une question de gravité, mais de nature. Dans un cas, le traumatisme est une empreinte. Dans l’autre, il a servi de matrice au développement.

Pourquoi cela reste actif des décennies après

Un système d’alerte calibré sur le danger

Un enfant qui grandit dans un environnement dangereux règle son système d’alerte sur cet environnement. Un cerveau qui a appris que le danger vient de l’intérieur de la maison n’a aucune raison d’arrêter de surveiller sous prétexte que la maison n’existe plus. Ce réglage est efficace : il a permis de survivre. Il devient coûteux plus tard, quand il continue de fonctionner dans un contexte où il n’a plus lieu d’être.

Une mémoire qui n’est pas un récit

Une grande partie de ces expériences n’est pas stockée sous forme d’histoire, mais sous forme de sensations, de postures, de réflexes. C’est pourquoi une odeur, un ton de voix, une main posée sur l’épaule ou une salle d’examen médical peuvent déclencher une réaction massive sans qu’aucune image ne remonte. La personne ne « se souvient » pas : son corps, lui, réagit comme si c’était maintenant.

Des étapes de vie qui réactivent

Certains moments rouvrent ce qui semblait rangé : devenir parent, en particulier quand l’enfant atteint l’âge qu’on avait soi-même ; la maladie ou la mort de l’agresseur ; un départ à la retraite qui libère du temps mental ; une hospitalisation ; une rupture ; un procès médiatisé. Ce n’est pas une rechute : c’est le moment où le système se permet enfin de traiter ce qu’il avait mis de côté.

Ce qui est souvent mal lu

Faute de repérer le trauma complexe, on décrit fréquemment les personnes concernées comme instables, trop sensibles, difficiles, ou on leur attribue un trouble de la personnalité. Elles finissent par y croire. C’est probablement l’un des dégâts les plus durables : la conviction que le problème, c’est elles.

Ce qui aide

Le travail se conduit habituellement par étapes, et l’ordre compte :

  • sécurité et stabilisation : comprendre ce qui se passe, retrouver des repères de sommeil, apprendre à reconnaître les signes précoces de débordement et à faire redescendre l’activation ;
  • travail sur le matériel traumatique, seulement ensuite, et seulement si c’est utile ;
  • reconnexion : les relations, le désir, le corps, les projets — l’étape la plus longue, et souvent la plus réparatrice.

Aller trop vite au récit des faits est une erreur fréquente et coûteuse. Il n’y a pas de prime à la souffrance : on ne va pas mieux parce qu’on a tout raconté.

Le fait que ce soit ancien ne rend pas le travail plus difficile. Des personnes commencent une thérapie à cinquante, soixante, soixante-dix ans et constatent des changements réels. Le système nerveux reste modifiable très longtemps.

Cet article a une visée d’information et ne permet pas d’établir un diagnostic. Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, en parler à un·e professionnel·le formé·e au psychotraumatisme est la première étape.

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