Avertissement de contenu. Cet article évoque des pensées intrusives dont le contenu peut être violent, sexuel ou choquant. Il décrit des mécanismes généraux, à l’échelle d’un groupe, et ne remplace en aucun cas un avis clinique adressé à une personne précise.
En cas de détresse psychique, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable gratuitement 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. En cas d’urgence vitale, appelez le 15. D’autres ressources sont réunies sur la page Aide et urgences.
Une pensée qui surgit sans prévenir, absurde, violente ou gênante, n’est pas un aveu. C’est un phénomène ordinaire du fonctionnement mental, que la quasi-totalité des gens connaissent. Ce qui distingue une pensée passagère d’une pensée qui envahit une vie ne tient pas à son contenu, mais à la place qu’elle finit par prendre.
Ce qu’on appelle une pensée intrusive
Une pensée intrusive est une pensée, une image ou une impulsion qui surgit sans avoir été appelée, et qui est ressentie comme déplacée. Le guide de la Haute Autorité de santé sur les troubles anxieux reprend cette formulation pour définir les obsessions : des pensées, impulsions ou représentations récurrentes et persistantes, ressenties comme intrusives et inappropriées. L’Inserm les décrit de son côté comme des pensées récurrentes et angoissantes, dont la personne reconnaît qu’elles viennent de sa propre activité mentale.
Les contenus les plus souvent rapportés sont d’une grande banalité clinique : l’idée de crier en plein silence, l’image de lâcher un objet fragile, celle de se pencher trop près d’un bord, une image sexuelle sans rapport avec la situation, ou la pensée d’un geste violent envers une personne aimée. Le point commun de ces contenus est frappant : ils vont presque toujours à rebours de ce que la personne pense, veut et défend.
Presque tout le monde en a
C’est sans doute l’information la plus utile de cet article, et la moins connue. Une étude internationale publiée en 2014 a interrogé des personnes sans trouble psychiatrique identifié, sur quinze sites urbains, treize pays et six continents. Parmi les participants retenus, 93,6 % rapportaient avoir eu au moins une pensée intrusive au cours des trois mois précédents. L’Inserm le formule simplement : avoir des pensées intrusives est fréquent, normal, et généralement sans conséquence sur la vie quotidienne.
Autrement dit, la question cliniquement pertinente n’est pas de savoir si quelqu’un a des pensées intrusives, mais ce qui se passe ensuite. Deux personnes peuvent avoir exactement la même pensée, au même moment : l’une la laisse passer sans y prêter attention, l’autre s’en alarme et tente quelque chose contre elle. Les deux trajectoires n’ont rien à voir.
Une pensée n’est pas une intention
Penser n’est pas vouloir
Une intention suppose un but, une orientation et, le plus souvent, une préparation. Elle s’accompagne d’un mouvement vers la chose. Une pensée intrusive fonctionne à l’inverse : elle arrive contre le gré de la personne, elle la traverse, elle produit de l’effroi plutôt que de l’élan. L’horreur ressentie n’est pas une preuve de dangerosité, elle est le signe que le contenu de la pensée contredit les valeurs de celui ou celle qui la reçoit.
Le glissement entre la pensée et l’acte
Les thérapies cognitives et comportementales ont donné un nom à un mécanisme très répandu, la fusion entre la pensée et l’action. Le terme est technique, l’idée ne l’est pas. Elle recouvre deux glissements. Le premier est moral : traiter le fait d’avoir pensé une chose comme s’il équivalait, ou presque, au fait de l’avoir commise. Le second est probabiliste : croire que penser à un événement augmente le risque qu’il se produise.
Ces deux glissements transforment un phénomène banal en signal d’alarme. Une pensée qui ne voulait rien dire devient une preuve à examiner, et l’examen occupe du temps, de l’attention et de l’énergie.
Une situation fictive, composée à partir de motifs cliniques courants. Une personne prépare le repas et l’image d’un geste violent avec le couteau qu’elle tient lui traverse l’esprit. Elle repose le couteau, le range en hauteur, et décide de ne plus cuisiner quand quelqu’un est à la maison. Le soulagement est immédiat. Quelques jours plus tard, l’image revient, avec un autre objet. Ce n’est pas le couteau qui était le problème, c’est le sens donné à l’image et le geste de mise à distance qui a suivi.
Pourquoi lutter contre une pensée la renforce
Deux mécanismes distincts se combinent ici, et il est utile de les séparer.
Le premier est l’effet paradoxal de la suppression. Une série d’expériences devenue classique, publiée en 1987, a consisté à demander à des participants de ne surtout pas penser à un ours blanc, puis de dire à voix haute tout ce qui leur passait par la tête. La pensée interdite revenait pendant la consigne, et revenait davantage encore une fois la consigne levée. Chercher activement à ne pas penser à quelque chose oblige à vérifier qu’on n’y pense pas, et cette vérification ramène précisément le contenu visé.
Le second mécanisme est celui de l’apprentissage. Face à l’anxiété déclenchée par la pensée, des gestes s’installent : vérifier, demander à un proche d’être rassuré, chercher une réponse en ligne, répéter une phrase mentalement, remplacer l’image par une autre, éviter un objet, un lieu ou une personne. Ces gestes soulagent, réellement et tout de suite. C’est exactement ce qui pose problème. Le soulagement enseigne deux choses fausses : que la pensée était bien dangereuse, et que le geste était nécessaire pour éviter le pire.
Le cercle se referme ainsi : une obsession déclenche de l’anxiété, une compulsion fait baisser l’anxiété, et la baisse rend la compulsion plus probable la fois suivante. Le soulagement est de plus en plus bref, et le geste de plus en plus fréquent. L’Inserm décrit cette mécanique comme le cœur du trouble obsessionnel compulsif.
Ce qui fait passer d’une pensée banale à un trouble
Aucun contenu de pensée ne fait à lui seul un trouble. Les repères utilisés en clinique portent sur autre chose : le temps occupé dans une journée, l’intensité de la souffrance, l’étendue des évitements mis en place, et le retentissement sur le travail, le sommeil et les relations. Le trouble obsessionnel compulsif concerne 2 à 3 % de la population générale selon l’Inserm, ce qui en fait l’un des troubles psychiatriques les plus fréquents, et il débute le plus souvent avant 25 ans.
Deux précisions évitent des confusions courantes. D’une part, les images qui reviennent après un événement traumatique relèvent d’une autre logique, celle des reviviscences, décrite dans l’article sur les signes d’un psychotraumatisme. D’autre part, il existe des formes de trouble obsessionnel compulsif où les compulsions sont entièrement mentales et donc invisibles, traitées dans l’article sur les TOC purement mentaux.
Quand consulter
Les éléments qui suivent sont des repères généraux, et non une grille d’autodiagnostic. Ils décrivent des situations dans lesquelles un avis professionnel est habituellement utile.
- Les pensées occupent une part notable de la journée, au point d’empiéter sur le reste.
- Des gestes de vérification, de réassurance ou de neutralisation se sont installés et se répètent.
- Des situations, des objets ou des personnes sont évités pour ne pas déclencher la pensée.
- Le sujet n’a jamais été abordé avec personne, par honte du contenu des pensées.
- Le sommeil, le travail, la vie de couple ou la relation aux enfants se dégradent.
Le trouble reste souvent discret pendant des années avant d’être repéré, notamment parce que le contenu des pensées est jugé inavouable par la personne elle-même. Ce délai n’a rien d’une fatalité, et il constitue souvent la première chose qu’un entretien permet de lever.
Ce qu’un suivi peut travailler
Pour le trouble obsessionnel compulsif, la Haute Autorité de santé désigne les thérapies cognitives et comportementales comme le traitement de choix, fondées sur l’exposition avec prévention de la réponse, et mentionne un ordre de grandeur d’au moins vingt-cinq séances d’environ quarante-cinq minutes. L’Inserm situe au même niveau ces thérapies et, selon les situations, un traitement médicamenteux prescrit par un médecin.
Derrière le terme d’exposition avec prévention de la réponse, le principe est simple à énoncer et exigeant à mettre en œuvre : s’approcher progressivement de ce qui déclenche la pensée, et ne pas faire le geste qui soulage, afin de constater que l’anxiété redescend d’elle-même, sans le geste. Le travail cognitif qui l’accompagne ne porte pas sur le contenu des pensées, qu’il est vain de discuter, mais sur le statut qu’on leur accorde. Un suivi peut aussi porter sur l’entourage, qui participe souvent aux rituels sans le vouloir, par exemple en rassurant à la demande.
Une réserve s’impose ici. Les données disponibles décrivent des résultats moyens observés sur des groupes, et aucun accompagnement ne garantit un résultat individuel. Un travail de ce type demande du temps, une régularité, et l’acceptation d’un inconfort temporaire, ce qui n’a rien d’anodin et se décide avec le professionnel consulté.
Sources
- Inserm, dossier Troubles obsessionnels compulsifs (TOC).
- Haute Autorité de santé, Affections psychiatriques de longue durée, troubles anxieux graves, guide ALD n° 23, juin 2007 (section 8.2 et annexe 2).
- Psycom, Le TOC et les troubles apparentés.
- Radomsky A. S. et coll., Part 1, You can run but you can’t hide: Intrusive thoughts on six continents, Journal of Obsessive-Compulsive and Related Disorders, 2014, vol. 3, p. 269 à 279.
- Wegner D. M., Schneider D. J., Carter S. R., White T. L., Paradoxical effects of thought suppression, Journal of Personality and Social Psychology, 1987, vol. 53, n° 1, p. 5 à 13 (référence citée sans lien, article sous abonnement).
Si des pensées de ce type occupent une place envahissante dans votre quotidien, ou si vous hésitez à en parler à quelqu’un, vous pouvez me poser une question ou prendre rendez-vous pour un premier entretien en visio. Il n’est pas nécessaire de savoir nommer ce qui se passe pour venir en parler.
Pour aller plus loin
- TOC : pourquoi vérifier ne rassure jamais longtemps, pour la suite logique de cet article
- TOC purement mentaux : quand la pensée intrusive porte sur le pire
- Psychotraumatisme : reconnaître les signes d’un stress post-traumatique
- La thérapie en visio est-elle efficace ?
- Aide et urgences : numéros et ressources
Commentaires
Une réponse à « Pensées intrusives : ce qu’elles ne disent pas de vous »
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