Il arrive qu’une personne pose une limite avec netteté et se juge malgré tout sans valeur. Il arrive aussi qu’une personne se sache compétente et reste muette dès qu’il faut le dire. De loin, les deux difficultés se ressemblent. Elles ne se travaillent pas au même endroit.
Avertissement. Ce texte est une information générale. Il ne remplace pas un entretien avec un professionnel et ne permet aucun diagnostic.
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Deux objets différents, souvent rangés ensemble
L’estime de soi désigne le jugement qu’une personne porte sur sa propre valeur. C’est une évaluation interne, assez stable dans le temps, et qui ne s’observe pas directement. On ne voit pas l’estime de soi de quelqu’un : on en entend des traces dans la façon dont la personne parle d’elle-même, dans ce qu’elle s’autorise à attendre, dans la manière dont elle explique ses réussites et ses échecs.
L’affirmation de soi désigne autre chose. Il s’agit d’un ensemble de comportements. L’unité de thérapie cognitive et comportementale du Centre hospitalier universitaire vaudois la définit comme « la capacité qu’a un individu de se comporter en se respectant et en respectant les autres ». C’est donc une compétence relationnelle : quelque chose qui se voit, qui se décrit, et qui s’apprend.
Les programmes construits sur cette définition découpent d’ailleurs cette compétence en opérations précises :
- formuler une demande, et accepter qu’elle puisse être refusée,
- refuser une demande sans se justifier longuement,
- formuler une critique, et en recevoir une,
- formuler un compliment, et en recevoir un,
- exprimer une émotion négative sans la retourner contre l’autre,
- tenir un désaccord jusqu’au bout sans le transformer en conflit.
Un jugement sur sa valeur d’un côté, une liste de conduites de l’autre. Ce ne sont pas deux noms pour la même chose, et cette distinction a des conséquences pratiques.
Pourquoi la confusion est si fréquente
Trois raisons se cumulent. La première est le vocabulaire courant : le mot « confiance en soi » recouvre à lui seul les deux registres. Dire de quelqu’un qu’il manque de confiance en lui ne précise jamais s’il s’agit de ce qu’il pense de lui ou de ce qu’il arrive à faire.
La deuxième est que les situations sont les mêmes. C’est dans la même scène, un refus qui ne sort pas, une demande qu’on n’ose pas poser, que les deux difficultés se manifestent. Vu de l’extérieur, le silence est identique. Les raisons du silence ne le sont pas.
La troisième est que les deux registres se répondent réellement. Dans son guide sur les troubles anxieux graves, la Haute Autorité de santé range l’affirmation de soi parmi les composantes des thérapies comportementales et cognitives proposées dans l’anxiété sociale, et décrit par ailleurs ce même trouble comme pouvant « s’accompagner d’une perte de l’estime de soi ». Deux plans distincts, reliés, dans un seul document.
Quatre configurations possibles, et non une seule
Si les deux dimensions étaient une seule, elles varieraient ensemble. Au général, on observe plutôt quatre cas de figure :
- Comportements affirmés, jugement sévère sur soi. La personne sait demander, refuser, négocier. Elle le fait, et attribue ensuite le résultat aux circonstances plutôt qu’à elle-même.
- Jugement plutôt solide, comportements en retrait. La personne se reconnaît compétente et légitime, mais n’a jamais appris les conduites correspondantes, ou les a apprises là où elles étaient sanctionnées.
- Les deux en difficulté. La configuration la plus souvent décrite, et celle qui demande de ne pas choisir un seul angle d’entrée.
- Les deux disponibles, mais pas partout. Beaucoup de personnes sont affirmées au travail et pas en famille, ou l’inverse. L’estime de soi non plus n’est pas d’un seul bloc : elle peut être haute sur un domaine et basse sur un autre.
Travailler l’une sans l’autre : les deux impasses
Les techniques sans le regard porté sur soi
Les outils de l’affirmation de soi s’apprennent vite. Un refus court, un message en « je », une demande formulée une fois puis répétée sans changer de contenu : ce sont des formes qui se transmettent en quelques séances. Ce que ces formes ne font pas, c’est modifier à elles seules la conclusion que la personne tire de ce qu’elle vient de faire. Un refus peut être tenu correctement et suivi d’une soirée entière passée à en chercher les conséquences. Le comportement a changé, le coût est resté.
Le regard porté sur soi sans les situations
L’inverse a sa propre limite. Comprendre d’où vient un jugement sévère, à quel moment il s’est installé, à quelles voix il emprunte ses formules, cela a une valeur réelle. Mais un jugement sur soi se révise au contact de faits nouveaux. S’il n’y a aucune situation nouvelle, il n’a rien à confronter : il tourne sur lui-même, avec davantage de vocabulaire pour se décrire.
C’est pour cette raison qu’un travail sur l’affirmation de soi et un travail sur l’estime de soi se tiennent rarement séparés très longtemps, même lorsque l’un des deux sert de porte d’entrée.
Par quoi commencer, au général
Aucune règle ne vaut pour tout le monde, et c’est précisément ce qui se discute en entretien. Deux repères issus de la recherche aident cependant à comprendre pourquoi beaucoup de dispositifs entrent par le comportement.
Le premier est une revue publiée en 2003 par Roy Baumeister et ses collègues, qui a passé en revue des décennies de travaux sur l’estime de soi élevée. Leur conclusion est prudente : les corrélations avec les résultats scolaires sont modestes, et une estime de soi élevée ne protège par elle-même ni des conduites à risque ni des comportements agressifs. Les auteurs recommandent de ne pas chercher à l’augmenter dans le vide, mais de la relier à des conduites et à des progrès réels. Autrement dit, une estime de soi ne se décrète pas : elle se nourrit de ce que la personne fait.
Le second repère va dans l’autre sens et empêche de traiter l’estime de soi comme un simple sous-produit. Les travaux d’Ulrich Orth et Richard Robins, synthétisés en 2013, soutiennent qu’une faible estime de soi précède et prédit des symptômes dépressifs plus souvent que l’inverse. Laisser cette dimension de côté n’est donc pas neutre.
Ce que ces deux lectures donnent ensemble est un ordre de travail plutôt qu’une hiérarchie : commencer par ce qui est observable et modifiable, parce que c’est là que des faits nouveaux peuvent apparaître, sans considérer pour autant que le jugement sur soi se réglera tout seul. Aucune méthode ne garantit un résultat, et la rapidité d’évolution varie fortement d’une personne à l’autre.
Une situation fictive, pour rendre la différence visible
La situation qui suit est fictive et composite. Elle ne décrit aucune personne reçue en consultation.
Une personne occupe un poste où elle négocie tous les jours, et le fait sans difficulté apparente. Dans son immeuble, elle n’arrive pas à demander qu’on baisse la musique le soir. Après avoir travaillé la forme de la demande, elle finit par la poser, en deux phrases, sans s’excuser. L’échange se passe bien.
Les deux jours suivants, elle guette un signe d’hostilité dans la cage d’escalier et se demande si elle n’a pas été excessive. Le comportement était en place, le jugement sur elle-même ne l’a pas suivi. C’est la ligne de partage entre les deux objets de cet article : ce qu’elle a fait, et ce qu’elle en a conclu sur elle.
Ce qu’un suivi peut faire, et ce qu’il ne promet pas
Un accompagnement sur ces questions ne consiste pas à distribuer des phrases toutes faites, ni à encourager. Au général, il permet de :
- distinguer, situation par situation, ce qui relève d’une conduite non apprise et ce qui relève du jugement porté sur soi,
- préparer des situations concrètes, les essayer, puis en reprendre le déroulé plutôt que l’impression laissée,
- repérer les conclusions automatiques tirées après un échange, et les comparer à ce qui s’est réellement passé,
- tenir compte du contexte, car certaines limites ne sont pas intérieures : un environnement familial ou professionnel peut sanctionner réellement un refus,
- identifier ce qui relève d’un autre problème, par exemple un épuisement professionnel ou un trouble anxieux, qui demanderait un autre abord.
Ce qu’un suivi ne promet pas : un délai, un niveau d’aisance garanti, ou la disparition de toute appréhension avant une conversation difficile. L’objectif est que l’appréhension cesse de décider à votre place.
Quand en parler à un professionnel
Il n’existe pas de seuil chiffré. Les repères habituellement retenus sont les suivants : des situations évitées de façon répétée, un coût qui se voit ailleurs (sommeil, irritabilité, fatigue), une dévalorisation durable qui ne cède pas aux réussites objectives, ou le constat que les décisions importantes sont prises par d’autres.
Les points d’entrée possibles sont le médecin généraliste, un centre médico-psychologique (sans avance de frais), un psychologue en libéral, ou un groupe quand le format collectif est disponible. La page aide et urgences de ce site rassemble les ressources utiles en cas de besoin immédiat.
Bibliographie
- Haute Autorité de santé, Guide affection de longue durée n° 23. Troubles anxieux graves, juin 2007 (affirmation de soi en section 6.1 ; estime de soi en annexe 2). Consulter le guide
- Centre hospitalier universitaire vaudois, unité de thérapie cognitive et comportementale, Groupe d’affirmation de soi, document de présentation du programme. Consulter le document
- Baumeister R. F., Campbell J. D., Krueger J. I. et Vohs K. D., « Does high self-esteem cause better performance, interpersonal success, happiness, or healthier lifestyles ? », Psychological Science in the Public Interest, vol. 4, n° 1, 2003. Consulter la notice
- Orth U. et Robins R. W., « Understanding the link between low self-esteem and depression », Current Directions in Psychological Science, vol. 22, n° 6, 2013, p. 455 à 460. Consulter la notice
- Fanget F. et Rouchouse B., L’affirmation de soi. Une méthode de thérapie, Odile Jacob, 2007 (référence citée sans lien).
Pour aller plus loin
Sur le même sujet, dans ce blog et sur ce site :
- S’affirmer sans s’excuser : ce que l’affirmation de soi n’est pas, pour la différence entre passivité, agressivité et affirmation.
- Dire non sans culpabiliser : cinq situations et comment les tenir, pour les outils concrets du refus.
- Groupes de parole : ce qu’ils apportent, et pourquoi ça marche, pour ce que le format collectif permet.
- Burn-out : reconnaître l’épuisement professionnel, quand le coût se voit d’abord au travail.
- La thérapie en visio est-elle efficace ?, sur le cadre des consultations à distance.
Si vous reconnaissez l’un de ces fonctionnements et que vous souhaitez en parler, vous pouvez prendre rendez-vous pour un premier entretien en visio, ou m’adresser votre question depuis la même page. Un premier échange sert d’abord à situer ce qui se joue : une conduite à apprendre, un jugement sur soi à reprendre, ou les deux.